Texte intégral · Tome premier
Avant-propos
Toulouse, 30 septembre 1886. Adolphe d’Amade s’adresse à ses enfants et leur explique pourquoi il entreprend ce recueil. C’est le texte fondateur du fonds — et le plus personnel.
Après avoir passé une grande partie de ma vie à écrire pour les autres, je veux, avant de vous quitter, mettre un peu d’ordre dans les vieux papiers de famille que j’ai pu très difficilement réunir, car ils sont un peu partout aux Barayroux, et relégués surtout dans les tiroirs de votre oncle Stéphane, mon cher frère, qui par trop de modestie, peut-être, a affecté toute sa vie de ne pas en faire grand cas. J’ai bien, moi-même, quelque reproche à me faire à cet égard; du plus loin qu’il m’en souvienne, je me suis souvent servi, étant enfant, des plus beaux parchemins que contenait un vieux coffre en cuir, cloué sur toutes ses faces, et qui se trouve encore, peut-être, exposé aux gouttières du vieux manoir; vous ne devineriez jamais à quoi je les employais? J’étais, à cet âge, déjà amateur de tout ce qui se rattachait à la carrière des armes; une
petite caisse, ayant appartenu à mon oncle de Montbrun, frère de ma mère, faisait assez souvent, trop souvent pour les autres, l’un de mes plus agréables passe-temps. Le vieux Pierre, jardinier des Barayroux, et qui venait d’être libéré du service, m’avait inspiré un goût très sincère pour ce mélodieux instrument, et, par les récits qu’il me faisait des batailles auxquelles avait assisté notre vieux serviteur, notamment de la bataille de Toulouse, j’avais compris les vives émotions que procurait le tambour dans les moments les plus accidentés de la vie militaire. Bref, il fallait entretenir cet instrument, et les parchemins détrempés me fournissaient un excellent moyen pour en renouveler les peaux. Que de preuves authentiques de notre parenté avec les plus vieilles et les plus honorables familles du pays ont disparu sous mes coups de baguettes! Si, aux causes ci-dessus, mes chers enfants, vous ajoutez toutes celles qu’a traversées notre famille depuis la révolution de 1789, vous ne serez pas étonnés qu’il m’ait été difficile de combler les lacunes et de remonter bien haut dans le passé en ce qui concerne particulièrement notre lignée paternelle. Je ne crois pas vous avoir laissé ignorer que mon père, qui avait tant de motifs pour ne pas aimer les républicains et leurs théories subversives, avait encore moins de tendresse pour leurs procédés expéditifs, et qu’il avait eu souvent l’occasion de les combattre les armes à la main; que de dangers n’a-t-il pas bravés dans les temps néfastes de la première Révolution.
Il est un livre dont je vous recommande la lecture, dans lequel vous trouverez les témoignages les plus exacts de ce que j’avance. Ce livre m’a été envoyé par mon viel et respectable ami, le sénateur de Montauban, Isidore Delbreil, père de M. Henri Delbreil qui lui a succédé au Sénat; vous le trouverez parmi les livres qui formaient ma bibliothèque. Il avait pour objet de rappeler à la famille Delbreil la vie si active et si honorable du chef de cette famille; et, comme mon père s’était trouvé souvent sur la brèche avec lui, en qualité de réactionnaire, Isidore Delbreil eut l’aimable attention de me faire parvenir un exemplaire de ce recueil, en me signalant les passages qui concernaient mon père. Quoique très éparses, les preuves de notre vieille origine et de nos vieilles alliances sont assez nombreuses; elles me paraissent mériter que je consacre le temps dont je peux disposer à mettre un peu d’ordre dans leur collection et à leur donner, autant que possible, la suite voulue. Avant d’y procéder, cependant, je vais vous ex poser les impressions que j’ai retirées de mes premières recherches. Sans appartenir à l’histoire, notre nom remonte cependant assez haut dans les siècles précédents; les traces innombrables du rôle qu’ont joué nos devanciers, particulièrement dans l’armée, sont des preuves qui confirment notre noblesse et qui pourraient aisément constituer des droits à des titres qu’ils n’ont pas jugé à propos de se faire attribuer.
Je dois aussi vous tenir en garde contre les con fusions que pourrait occasionner, dans votre esprit, la diversité de manières sous laquelle les actes les plus authentiques présentent le nom de notre famille. Autrefois la particule n’était pas obligatoire pour caractériser ceux qui étaient reconnus appartenir à la noblesse; notre nom patronomique est très sûre ment Amade, cependant beaucoup d’actes officiels désignent plusieurs membres de la famille sous le nom do Damade sans apostrophe; d’autres, quand ce nom s’applique à une femme, ne séparent pas seulement le nom par l’apostrophe mais l’inscrivent en deux mots, la conjonction de et le nom patronimique Amade. Enfin, le plus souvent dans les actes Damade est écrit en un seul mot. L’état civil des familles n’était pas autrefois tenu régulièrement, et dans les ministères eux-mêmes il se commettait des inscriptions différentes sur le nom des mêmes individus: nous en avons la preuve évidente dans les nominations ou commissions adressées à plusieurs membres de notre famille.’ Les unes sont sous le nom de dJ Amade, d’autres sous le nom de Amade et enfin plusieurs sous la désignation de Damade. A l’appui de cette affirmation je mentionnerai un acte notarié du 22 août 1584, dans lequel à Bordeaux, Jehan Damade, archer de la compagnie du vice-sénéchal de Lannes, en présence d’Olivier de Combes, écuyer, seigneur des Espoux, et de Jehan des Vignes, donne procuration aux sus nommés pour fournir quittance de ses gages d’archer dans ladite
compagnie pour les quartiers d’avril, de juillet et d’octobre 1583. Et un acte du 28 octobre 1697, signé à Grenade devant notaire, par lequel noble Jean de La Guiche, seigneur de Saint-Pé, écuyer, cède, délaisse à perpétuité à François Damade, qui l’accepte, une terre dont l’acte porte toutes les indications et conditions de paiement. Le procès qu’un des membres de notre famille intenta à ses agresseurs et meurtriers, à Castillon, dans les environs de Libourne, vers le milieu du siècle passé, procès qui eut beaucoup de retentisse ment à cause de la haute position des parties en présence, a consacré la désignation de notre famille sous le nom de Damade; l’aïeul Jean, père de Damade-Belair, dont il est question dans la désignation des parents du plaignant, était sans doute le cousin d’un de nos aïeux Guillaume Damade, auquel il servit de témoins, sous cette qualification, à son mariage à Castelsarrasin le 10 septembre 1686. Ledit procès, qui figure dans nos actes de famille, suffirait à lui seul à établir nos droits personnels si nous étions dans l’embarras pour les faire constater, car peu de recherches nous conduiraient à la parenté directe avec la famille dont les preuves fufurent faites alors devant les cours, auxquelles le jeune Damade-Belair dut confier le soin de se faire rendre justice contre des attaques inqualifiables; témoignage précurseur de la lutte sociale en fermentation à cette époque de notre histoire. Ledit procès relate, en effet, que la situation de
la famille Damade, au point de vue de la noblesse était toute faite; car, à la date où en furent pro duites les preuves, c’est-à-dire vers la fin de l’année 1765, plusieurs membres de cette famille étaient au service de Sa Majesté com.me officiers, volontaires ou gardes du Roi. D’autres étaient chevaliers de Saint-Louis et pensionnés du Roi en qualité d’aide major, lieutenant colonel et brigadier des armées du Roi. Le même témoignage déclare que le plaignant appartient à une famille honorable, vivant noblement, et dont le père et l’aïeul ont vécu noble ment. La querelle que les frères de Queyssat avaient organisée contre le jeune Damade de Castillon était d’autant moins fondée, que ce dernier et les frères de Queyssat avaient des alliances et des parentés réciproques: il est donc probable que des raisons autres que la question de noblesse ont été le mobile des attaques passionnées et homicides dont ce jeune homme fut l’objet de leur part. Mais pour affirmer de nouveau la diversité qui existait alors dans la manière de transcrire, même officiellement, les noms de famille, diversité qui pouvait faire croire à l’existence de plusieurs familles, quand il ne s’agissait que de la même, je crois devoir vous signaler les actes de la procédure relatifs à cette affaire, dans lesquels plusieurs fois l’on trouve le nom du plaignant écrit Damade-Beller, alors que d’autre part il est écrit Damade-Belair. Dans une gravure très correcte, éditée par ordre de ses amis en 1775, le nom de Damade est écrit
Damade-Seller. Je serais assez disposé à croire, sans que rien me le prouve cependant, que c’est bien Damade-Beller, qu’il faut écrire quand il y a lieu de désigner le négociant attaqué et blessé par les frères de Queyssat et faisant appel du jugement prononcé contre lui par la cour de Toulouse; peutêtre même ce nom constituait-il le nom et la raison sociale sous lesquels il exerçait son négoce. Quoi qu’il en soit les liens de cette famille avec la nôtre ont dû exister. Elles doivent avoir l’une et l’autre la même origine, car notre trisaïeul, quoique fixé à Castelsarrasin, appartenait à la branche de la Guienne qui s’était répandue dans le Gers et le Bordelais. Parmi les actes ou parchemins de 1500 à 1600, afférents à la famille d’Amade, j’ai trouvé des quittances et des contrats d’achats ou de ventes de terrain qui viennent à l’appui de mon affirmation; mais ce ne sont là que des suppositions. Je désire et j’entends ne vous laisser que des documents certains et aux quels vous puissiez plus tard rattacher ceux que le temps ou les circonstances vous permettront de classer en continuant la marche que j’ai cru devoir adopter. Je résumerai d’abord les actes relatifs à la famille d’Amade et qui me sont passés sous les yeux assez longtemps pour me permettre de les analyser sommairement. Un des plus anciens témoignages de parenté col latérale, retrouvé dans les archives de nos aïeux, qui par cette voie nous permet de remonter sûre ment aux temps les plus éloignés, est l’histoire généa"
logique de la famille de Faudoas, dans laquelle prend rang une de nos aïeules paternelles, Jeanne de Fau doas, fille de Pierre-Jean de Faudoas et de Lucrèce de Roquemaurel. Cette origine certaine m’a paru digne d’études, et j’ai jugé opportun de rattacher particulièrement notre origine à celle de cette maison, dont le sang et les services rendus au pays sont également illustres. Nous devons ne pas perdre de vue ce point de départ de notre famille, ce souvenir doit être souvent notre guide et celui de nos successeurs.
Par cette famille, d’ailleurs, nous nous relions, comme elle, à la plupart des grandes familles du Midi. Nul doute que la noblesse de la famille d’Amade n’ait pu et dû prendre sa source à la noblesse de la famille de Faudoas; il eût été facile à nos aïeux de faire, en temps voulu, leurs preuves, s’il ne les ont pas faites; mais il est permis de croire qu’elles ont été produites et que notre famille a été considérée comme appartenant à la noblesse bien avant la révolution de 1789. Un de nos aïeux, d’Amade, seigneur de Joye, reçut, en effet, au moment de la con vocation des Etats généraux, une lettre datée du 26 septembre 1789, le convoquant à l’assemblée de l’or dre de la noblesse pour le 15 octobre 1789 dans l’une des salles de l’Hôtel-de-Ville de Toulouse. Les armoiries dont se servait la famille d’Amade, bien avant cette époque, armoiries que nous trouvons gravées sur l’argenterie, écuelles, chandeliers, sucriers, etc., remontant à des dates fort anciennes, sont un témoignage certain de ce que j’avance. Les testa-
ments de grands pères ont été eux-mêmes scellés nos des mêmes armoiries; quand ces chers aïeux nous ont légué ces titres, ils étaient, sans doute, loin de qu’un de leurs descendants croirait devoir penser confirmer l’authenticité de leurs droits nobiliaires. Jean-Joseph d’Amade, après la tourmente révolutionnaire, s’est trouvé, peut-être, dans l’alternative de faire renouveler ces droits, car le titre personnel d’écuyer du Roi, qui lui fut conféré par le roi Louis XVIII, semble vouloir donner satisfaction complète à sa situation et à celle de sa famille dans la noblesse française. Cette situation était cependant d’autant moins contestable, qu’il était le seul héritier mâle de la famille de Moynier, en possession de la terre seigneuriale des Barayroux, baronnie pour laquelle il a fallu que M. de Moynier, officier de cavalerie, sollicitât et obtint une ordonnance royale qui l’auto risât à aliéner une portion de ses terres au moment d’entrer en campagne. Le titre de baron était certainement la conséquence de la possession de cette baronnie. Les renseignements et explications qui précèdent étaient nécessaires pour confirmer et étendre, dans votre esprit, la certitude que notre nom a été depuis plusieurs siècles honorablement porté, et que s’il n’est pas devenu historique ou illustre, vous ne devez pas moins faire vos efforts pour vous rendre dignes de ceux qui l’ont porté avant vous, et continuer à respecter leur mémoire. Les recherches que j’ai faites sur les familles de nos aïeules vous prouveront aussi que nos alliances
ne laissent rien à désirer, et que par elles notre famille compte, dans ceux de ses parents, des noms que l’histoire de France a enregistrés, et qui ont été portés tantôt, par des officiers généraux ou supérieurs, tantôt par de hauts fonctionnaires ou des hommes ayant joué un rôle important dans l’admi nistration ou dans les finances. Pour exposer les titres officiels que je dois classer j’adopterai la marche naturelle suivante. Je mettrai en tête, par ordre, de date l’analyse de tous ceux qui sont relatifs à la famille de nos aïeux paternels, ceux que je vous laisse me concernant et ceux que vous avez déjà conquis vousmême. Puis, reprenant par ordre d’ancienneté les documents certains des familles de nos aïeules, je reproduirai successivement, par date, l’analyse des contrats ou faits officiels concernant leurs familles et celles d’où sont issus leurs propres auteurs. Je crois utile de laisser après l’analyse de chaque acte un espace en papier blanc suffisant pour y intercaller les notes que vous serez à même de recueillir, afin d’étendre ou de rectifier les. renseignements déjà insérés.
Toulouse, le 30 septembre 1886.
Transcription automatique corrigée. Les césures ont été recollées à l’aide d’un lexique français, les abréviations développées, les coquilles d’océrisation les plus fréquentes redressées. En cas de doute, le fac-similé fait foi.