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dAmade

Le général d’Amade · 1907-1908

La Chaouïa

Casablanca, 1908 — et la première grande controverse

C’est au Maroc que le nom d’Amade devient public. Un correspondant anglais en fait un livre, un pamphlet parisien en fait un assassin, une avenue de Casablanca portera longtemps son nom. On donne ici les trois pièces.

Hors du chartrier

Cette page ne repose plus sur les deux volumes — leur auteur est mort en 1892. Elle s’appuie sur des imprimés contemporains de l’événement, tous conservés et numérisés : le récit de Reginald Rankin, le pamphlet des Hommes du jour, le discours de Jean Jaurès. On les cite plutôt qu’on ne les résume, parce qu’ils ne disent pas la même chose — et que c’est le désaccord, ici, qui est le fait historique.

Ce qui précède

En juillet 1907, des ouvriers européens travaillant à l’aménagement du port de Casablanca sont tués. La France bombarde la ville, puis y débarque. Le général Drude commande d’abord le corps de débarquement ; on lui reproche à Paris son immobilité.

Début 1908, Albert d’Amade lui succède. Il a cinquante et un ans et n’a jamais commandé en campagne. Il reçoit une mission qu’aucun texte ne définit clairement : pacifier l’arrière-pays de Casablanca — la Chaouïa —, une plaine de tribus, sans occuper le Maroc, sans déclarer la guerre, et sans que Paris veuille en assumer le coût.

Le récit anglais

Le lieutenant-colonel sir Reginald Rankin, correspondant, accompagne la colonne et publie à Londres, chez John Lane, In Morocco with General d’Amade, traduit en français la même année sous le titre Au Maroc avec le général d’Amade.

C’est un livre de camp : marches, bivouacs, reconnaissances, portraits d’officiers, descriptions de tribus. Son intérêt aujourd’hui n’est pas dans son jugement — il est favorable — mais dans son grain. Un observateur étranger, écrivant pour un public étranger, décrit au jour le jour une opération coloniale française. C’est rare, et c’est vérifiable.

Groupe d’officiers photographiés en deux rangs, légendé « Expédition de la Chaouïa ».
Groupe d’officiers, légendé « Expédition de la Chaouïa », vers 1908. L’identification des personnes n’est pas établie.

Le pamphlet

Le même printemps paraît, à Paris, le n° 12 des Hommes du jour — une série de portraits hebdomadaires à dix centimes, dessin d’A. Delannoy, texte de Flax. La couverture montre le général, en grande tenue, décorations au vent, devant un douar en flammes jonché de corps.

Couverture des Hommes du jour numéro 12 : le général d’Amade caricaturé devant un village en flammes.
« Les Hommes du jour », nº 12, 1908. Dessin d’A. Delannoy. Source gallica.bnf.fr / BnF.

Le texte s’ouvre sur une épigraphe de Clemenceau :

Qu’y a-t-il de plus contradictoire que d’appeler tous les Français sous les drapeaux pour défendre le foyer sacré de la patrie, et de les employer à voler la patrie des autres ?

Georges Clemenceau, cité en épigraphe

Puis il attaque, et l’attaque est d’une violence qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur ce nom :

Le général d’Amade, dont nous entreprenons de conter ici les prouesses, est un des plus beaux spécimens du genre. Voilà plusieurs mois qu’il conduit son troupeau d’inconscients à l’assassinat.

Le plus intéressant vient ensuite. Flax récuse d’avance l’idée qu’il s’en prendrait à un homme :

Si nous nous occupons de lui, d’ailleurs, c’est uniquement en raison des événements du Maroc. D’Amade ou un autre, peu nous importe. Ça aurait pu être Drude qu’il a remplacé, ce sera peut-être demain Lyautey qui le remplacera.

Et il reconnaît même à son adversaire une manière de vertu — pour la retourner aussitôt en argument :

Il faut reconnaître, cependant, que le grand chef des bandits marocains possède une originalité particulière… les honnêtes gens qui nous gouvernent lui ont conféré une auréole imprévue de général humanitaire, pitoyable aux vaincus. À les entendre, le général d’Amade s’amadouerait volontiers. Lorsque le combat est terminé, lorsqu’il n’y a plus que des morts et des ruines, sa bienveillance intervient. Il arrête les frais. Il interdit à ses braves soldats de couper les cadavres en morceaux.

Ce que cette page prouve, et ce qu’elle ne prouve pas

Un pamphlet n’est pas un rapport. Les Hommes du jour ne rapportent aucun fait vérifiable de leur cru : ils commentent, avec une férocité de plume, ce que la presse et la Chambre disaient déjà. On ne le cite donc pas comme témoignage des opérations, mais comme document de réception : la preuve que, dès 1908, une partie de l’opinion française tenait la campagne de la Chaouïa pour une expédition de brigandage, et le nom du général pour son enseigne.

Le même texte note, incidemment, que Gustave Hervé vient d’être condamné à un an de prison pour avoir écrit sur le Maroc, et qu’«  à la Chambre, il n’y a que Jaurès pour avoir le toupet d’élever la voix  ». C’est un renseignement précieux sur l’état du débat : l’opposition existait, elle était minoritaire, et elle coûtait cher.

Le réquisitoire

Ce Jaurès-là prononce, la même année, le discours publié sous le titre Contre la guerre au Maroc.

Il n’attaque pas un homme : il attaque une méthode et un mensonge de qualification — une guerre qu’on ne nomme pas, une occupation qu’on appelle police, une dépense qu’on ne fait pas voter. C’est un document parlementaire de premier ordre, et il se lit encore.

La postérité d’un nom

Le général est rappelé à l’automne 1908. Le Maroc deviendra protectorat quatre ans plus tard, sous d’autres mains — celles de Lyautey, comme Flax l’avait prédit.

Il reste de ces mois une trace matérielle inattendue : une rue du Général-d’Amade à Casablanca, dont des cartes postales du premier tiers du siècle conservent l’image — un autobus, des façades, des enseignes. Comme la plupart des noms de rue de cette époque, elle a depuis changé de nom. La carte postale, elle, subsiste.

Carte postale ancienne montrant un autobus dans la rue du Général-d’Amade à Casablanca.
Casablanca, l’autobus de la rue du Général-d’Amade. Carte postale, années 1920-1930.

Ce que l’expérience marocaine lui laisse

Deux choses, qui compteront en 1915.

Une réputation d’abord : celle d’un officier méthodique, soucieux du renseignement et du terrain, formé à l’observation plutôt qu’à l’assaut. Elle lui vaudra le commandement d’Orient.

Une exposition ensuite. Depuis 1908, son nom appartient au débat public. Quand viendra l’échec des Dardanelles, il aura déjà été, sept ans plus tôt, un nom qu’on discute.