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dAmade

Chapitre 2 · 1728-1789

Le seigneur de Joye

Ce qu’il en coûte d’être noble sans l’être tout à fait

Entre 1728 et 1789, la famille vit dans une zone grise : elle tient une terre noble, porte des armes, sert le roi — et n’a aucun titre à produire. Les actes de cette période sont l’histoire, minutieuse et un peu humiliante, de cette ambiguïté.

La noblesse d’Ancien Régime n’est pas un état, c’est une procédure. On n’est pas noble : on le prouve, périodiquement, devant des gens payés pour en douter.

Le titre qu’on n’a jamais retrouvé

L’Origine de la famille Amade commence par un aveu d’échec :

Nous n’avons pu retrouver la trace des lettres de noblesse qui furent certainement accordées à Pierre Guillaume Amade, après son mariage avec Demoiselle de Linas.

Ce certainement n’est appuyé sur rien — et l’auteur le sait, puisqu’il passe la page suivante à chercher des preuves indirectes : son fils admis dans l’armée comme enseigne en 1747 ; les mêmes armes gravées sur l’argenterie de la maison à des dates anciennes ; les convocations de 1789 adressées à un d’Amade seigneur de Joye.

Le procès de Castillon

Un dossier singulier traverse le recueil : celui d’un cousin de Guyenne, le jeune Damade-Belair, négociant à Castillon près de Libourne, attaqué et blessé vers 1765 par les frères de Queyssat. L’affaire fit du bruit, parce qu’elle mettait en cause la qualité sociale du plaignant.

Ce que la procédure établit vaut mieux qu’un titre. À la fin de 1765, y lit-on, plusieurs membres de cette famille étaient « au service de Sa Majesté comme officiers, volontaires ou gardes du Roi  » ; d’autres étaient chevaliers de Saint-Louis et pensionnés du roi comme aide-major, lieutenant-colonel ou brigadier des armées. Et le témoignage conclut que le plaignant « appartient à une famille honorable, vivant noblement, et dont le père et l’aïeul ont vécu noblement ».

Vivre noblement est une formule juridique précise : ne pas déroger, c’est-à-dire ne pas exercer de métier mécanique ni de négoce en boutique. Elle décrit exactement la situation des Amade — et exactement sa fragilité.

Août 1767 : à genoux, tête nue

La scène la plus saisissante du fonds est administrative.

Le 1ᵉʳ août 1767, l’huissier Boyer se présente au château de Joye pour signifier à Joseph Amade que, faute d’avoir rendu hommage au roi et fait enregistrer ses biens nobles, ceux-ci seront réunis au domaine de Sa Majesté après saisie féodale.

Trois jours plus tard, il est à Toulouse. L’acte mérite d’être lu lentement :

S’est présenté, assisté de Messire Barthélemy-Melchior Richard, procureur au bureau, sa partie, Messire Joseph Amade, ancien officier d’infanterie, habitant de Toulouse, tant de son chef que comme maître des cas dotaux de Dame Claire de Moynier, son épouse, lequel a dit être venu pour rendre à Sa Majesté foi, hommage, et prêter serment de fidélité qu’il lui doit pour raison de ce qu’il possède noblement en plein fief… tout incontinent ledit sieur Amade s’étant mis à genou, tête nue, a promis et juré d’être le fidèle sujet et vassal de Sa Majesté, et de ne se jamais distraire de son obéissance et seigneurie.

Pourquoi cette scène compte

Elle ne fait pas de Joseph d’Amade un noble — l’hommage est dû par quiconque tient un fief, noble ou roturier. Mais elle le fait entrer dans le registre des vassaux directs du roi à cause de son comté de Toulouse. Dans une famille sans lettres patentes, un procès-verbal de cette sorte vaut une pièce d’archive de premier ordre. C’est, très exactement, ce que le recueil est venu chercher.

La publicité, cette lenteur

Deux ans plus tard, il faut recommencer : fournir l’aveu et dénombrement, c’est-à-dire l’inventaire détaillé des biens tenus. L’acte de 1769 décrit la procédure de publicité, et c’est une leçon sur la lenteur de l’Ancien Régime.

Le dénombrement est lu et affiché devant la porte de l’église paroissiale de Montech, à l’issue de la messe, pendant trois dimanches consécutifs, par un huissier ou sergent royal — puis aux auditoires du sénéchal de Toulouse et du bureau, pendant trois jours d’audience. Le premier huissier audiencier de Montech, Pierre Brujol, en dresse constat les 1ᵉʳ et 15 octobre.

Il faudra encore, en décembre, que Joseph Amade envoie les papiers à un parent procureur du roi « par l’intermédiaire du fils de son bordier de Vieille-Toulouse », et que celui-ci intervienne pour arrêter les frais d’un jugement par défaut obtenu contre lui.

Deux ans, trois dimanches d’affichage, un cousin bien placé, un fils de métayer porteur de plis : voilà le prix d’un fief.

26 septembre 1789

La dernière pièce de l’Ancien Régime tient en trois lignes :

Lettre de convocation à l’assemblée de l’Ordre de la noblesse pour le 15 octobre 1789, dans l’une des salles de l’hôtel de ville de Toulouse, signé, de Latresne : adressée à M. d’Amade, seigneur de Joye.

C’est l’acte qui fonde, rétrospectivement, tout ce que la famille revendiquera. Si l’on convoque M. d’Amade à l’assemblée de la noblesse, c’est qu’on le tient pour noble. L’argument est bon. Il arrive, malheureusement, quelques semaines trop tard pour valoir quelque chose.


Il faudra vingt-six ans, une Révolution, un Empire et une Restauration pour que la question soit tranchée — par écrit, cette fois, et pour de bon.