Chapitre 3 · 1789-1830
Le père en prison, le fils au drapeau
Une famille dans la Révolution
Pendant que le père est détenu comme suspect à Mont-Sarrasin, le fils sert aux Pyrénées dans un bataillon de volontaires. Vingt ans plus tard, c’est le même fils qui lèvera des volontaires pour le roi. Le fonds ne cherche pas à concilier les deux ; il les conserve côte à côte.
Il y a, dans ce recueil dévot et monarchiste, une pièce que son auteur n’a pas retouchée et qui dit tout le contraire de ce qu’il voudrait démontrer. C’est un congé militaire de l’an III.
L’enchère à la chandelle
La Révolution atteint la famille par les biens avant de l’atteindre par les personnes.
En l’an II, les terres des Bernauses, à Montech — ces deux cents arpents inféodés depuis 1585 — sont déclarées biens domaniaux et mises en ferme. L’acte d’adjudication conserve la mécanique exacte de la vente :
Adjugé au citoyen Augustin Richard, marchand, au prix de 1750 livres, après le 9ᵉ feu, le 10ᵉ feu allumé n’ayant donné aucun résultat.
Trois ans plus tard, une créancière réclame encore le solde de la vente de 1778. Joseph Amade répond, et sa réponse est d’une logique implacable : il ne possède plus le fonds, « la nation l’ayant déclaré bien domanial, elle s’en est emparée », et il serait lui-même fondé à poursuivre son vendeur. Les parties « n’ayant pu être conciliées, sont renvoyées devant le juge compétent ».
« Accusé de fanatisme »
Le 21 vendémiaire an III — 12 octobre 1794 —, le représentant du peuple Mallarmé, délégué par la Convention, se transporte au chef-lieu du district de Mont-Sarrasin, c’est-à-dire Castelsarrasin, pour examiner les réclamations des détenus.
Le procès-verbal est d’une sécheresse parfaite :
Le citoyen Joseph Amade, habitant de Montech, ci-devant officier d’infanterie, âgé de 64 ans, accusé de fanatisme… Vu qu’on ne lui a fait aucun reproche d’incivisme, qu’il est regardé comme nul en considération de son âge et de ses infirmités… le vœu du peuple étant pour son élargissement, il a été en conséquence arrêté qu’il serait de suite mis en liberté.
Fanatisme désigne alors l’attachement au culte catholique. Regardé comme nul n’est pas une insulte : c’est une catégorie administrative — inoffensif. On sort de prison, sous la Terreur finissante, en étant déclaré négligeable.
Le même hiver, aux Pyrénées
Cinq mois plus tard, le 5 germinal an III, à Figuières, le conseil d’administration du 8ᵉ bataillon de Haute-Garonne délivre son congé absolu au citoyen Jean-Joseph Amade, officier — le fils du détenu.
Le signalement vaut portrait :
Natif de Montech, district de Castelsarrasin, département de Haute-Garonne, âgé de 26 ans, taille de 5 pieds 8 pouces, cheveux et sourcils châtains, yeux idem, nez droit, bouche moyenne, menton rond, front petit, visage rond.
Et l’attestation, signée de sept officiers et sous-officiers :
Nous certifions en outre que ledit citoyen Amade n’a jamais quitté son drapeau, et qu’il a toujours mérité par sa bonne conduite l’estime de ses chefs et la confiance de ses frères d’armes.
Ce que le recueil ne dit pas
Son auteur, petit-fils de l’un et fils de l’autre, présente ailleurs son père comme un homme qui « avait tant de motifs pour ne pas aimer les républicains et leurs théories subversives » et « qu’il avait eu souvent l’occasion de les combattre les armes à la main ». Le congé de l’an III, qu’il publie intégralement quelques pages plus loin, dit qu’il servait alors dans leurs rangs et qu’il y servait bien.
L’intérêt du fonds tient tout entier dans ce genre de contradiction laissée visible. Un recueil malhonnête aurait supprimé la pièce.
Vendémiaire an VI : la poursuite
Entre le congé militaire de 1795 et le ralliement royaliste de 1814, il y a un épisode que le recueil publie sous un titre sans détour :
Extraits et analyse des pièces du procès intenté au citoyen Jean-Joseph Amade, à Montauban, en 1798, le 27 vendémiaire an VI, comme prévenu de résistance aux lois et de conspiration contre le gouvernement de la République.
Une page rendue au dossier
Cette pièce ne figurait dans aucune transcription : la vue correspondante n’a pas de couche de texte dans la numérisation, et le procès était donc invisible. Elle a été transcrite à la main. Voir comment.
Le procès-verbal d’arrestation, du 17 vendémiaire an VI, se lit comme une scène. Le brigadier Vieillescazes, « accompagné de neuf gendarmes », se rend à Finhan avec un mandat d’arrêt visant un autre homme — Delbreil, administrateur municipal de Montauban — que l’on croit réfugié chez le citoyen Amade père.
Au moment où la maison allait être cernée, ils aperçurent un individu à cheval cherchant à s’évader ; croyant que c’était le dit Delbreil, ils se mirent à sa poursuite. Ils étaient sur le point de l’atteindre, quand cet individu, armé d’un pistolet, s’est retourné et a brûlé une amorce contre eux ; s’étant remis en marche armé d’un autre pistolet, il a brûlé une deuxième amorce. Sommé de s’arrêter, de dire ses nom et prénoms, il a lancé son cheval, qui, courant à toute vitesse, s’est abattu.
L’individu n’était pas Delbreil : c’était Amade fils. Il est écroué.
Il en sortira. Le recueil n’en dit pas l’issue — il donne les pièces, pas la sentence — mais l’homme qu’on retrouve seize ans plus tard à l’état-major royaliste de Toulouse est le même, avec ce dossier derrière lui.
Le retournement
À partir de 1814, le personnage change de camp — ou plutôt, il choisit celui qui gagne, comme des milliers de notables de province.
On le trouve second aide de camp de l’état-major royaliste de Toulouse (15 novembre 1814), aux côtés d’anciens mousquetaires et d’un baron coadjuteur. Le 20 mars 1815 — le jour même où Napoléon entre aux Tuileries — le préfet de Tarn-et-Garonne le charge « de se rendre dans les diverses communes des arrondissements de Montauban et de Castelsarrasin pour accélérer les opérations relatives aux levées des volontaires destinés à la défense de la patrie ». Le 30 mars, le duc de La Force, commissaire extraordinaire du Roi, lui ordonne de rester dans le département pour organiser une garde nationale à cheval.
Le 10 août 1815, les Cent-Jours finis, il est nommé maire de Nègrepelisse. Le sous-préfet lui écrit deux jours plus tard qu’il espère de son dévouement « une administration sage et ferme, qui ramènera les plus égarés aux bons principes ».
Un fragment de mousseline
Reste, dans les papiers, une pièce qui n’est pas un acte.
Une note signée Amade, datée de 1799, à laquelle est fixé par une épingle un morceau de mousseline — un fragment de la cravate de Louis XVI. La note en raconte la provenance : le roi, prisonnier au Temple, plein de reconnaissance envers Toulan, membre de la Commune de Paris, n’avait rien d’autre à lui donner que sa cravate. Toulan, ne pouvant garder ce gage sans danger, la déposa chez une veuve d’imprimeur de Montauban. Les projets d’évasion ayant transpiré, Toulan fut guillotiné ; et en 1799, « lorsque j’étais persécuté pour cause de royalisme », la veuve remit le fragment.
Vraie ou non — et elle est invérifiable —, cette relique dit mieux qu’un discours ce qu’était le royalisme provincial de 1799 : une affaire d’objets, de récits transmis de main en main, et d’une épingle.
28 décembre 1815
Louis XVIII accorde à Jean-Baptiste-Joseph d’Amade, lieutenant de la garde royale à cheval à Montauban, des lettres de noblesse, enregistrées par la cour royale de Toulouse le 10 février 1817.
La question ouverte depuis 1728 est close. Il aura fallu qu’un homme qui servait la République à vingt-six ans la fasse trancher à quarante-six par un roi restauré — et que l’argument décisif soit une convocation datée de septembre 1789.
Le reste de sa vie tient en trois mots répétés dans les actes : écuyer du Roi, juge de paix, percepteur à vie. Il meurt aux Barayroux le 7 août 1846 et repose à Saint-Étienne-de-Tulmont, où sa descendance le rejoindra.