Chapitre 4 · 1840-1892
La carrière, mode d’emploi
Ce que trois cents lettres apprennent sur l’armée du XIXᵉ siècle
Le fonds change de nature au XIXᵉ siècle. Aux contrats notariés succèdent des lettres de ministère, des avis de nomination, des recommandations. On y voit, en clair, comment se faisait une carrière d’officier — et la part exacte qu’y prenait le mérite.
Un tiers du recueil est consacré à deux carrières militaires. Ce n’est pas de la piété filiale : c’est, sans que son auteur l’ait voulu, une source de premier ordre sur le fonctionnement réel de l’armée française entre la monarchie de Juillet et la Grande Guerre.
Le réseau, d’abord
En octobre 1840, Adolphe d’Amade n’est pas reçu à Saint-Cyr. Ou plutôt : il l’est, mais sur une liste supplémentaire qui n’a pas encore paru. Sa mère, aux Barayroux, l’ignore.
Ce sont sept lettres conservées dans le recueil qui racontent la suite. Elles viennent toutes du même homme : le général Gauldrée-Boilleau, commandant l’École polytechnique, qui écrit à « Madame d’Amade, née de Montbrun, sa cousine par alliance ».
M. le général Gauldrée-Boilleau écrit à Madame d’Amade qu’il s’est rendu au ministère de la guerre pour connaître le résultat des examens de Saint-Cyr en faveur de son fils Adolphe : la promotion était déjà faite, il n’y était pas compris ; mais son rang l’appelle à figurer sur une liste supplémentaire qui va paraître : il est donc admis, c’est l’important.
Les lettres suivantes suivent tout : le découragement du cadet à Saint-Cyr, puis ses bonnes notes ; son affectation, obtenue « en allant lui-même au ministère de la guerre » ; le contretemps qui l’en prive ; la consolation — le colonel du 21ᵉ léger se trouve être un ami intime du frère de Madame Sacase, « Adolphe sera donc particulièrement recommandé et il ne sera pas perdu de vue ».
Cinq ans plus tard, le lieutenant-général Trézel, inspecteur général, répondra encore à une recommandation du même général Boilleau en faveur du sous-lieutenant d’Amade, et annoncera « qu’il le fait figurer au tableau d’avancement ».
Ce que cela ne veut pas dire
Le recueil ne cache rien de ce système parce qu’il n’y voit rien à cacher : la recommandation était la forme normale de l’administration des carrières, et nul n’imaginait qu’elle dût être dissimulée. Elle ne dispensait d’ailleurs de rien — il fallait avoir passé les examens, obtenu le rang, mérité les notes. Elle décidait de ce qui restait : le régiment, la garnison, le moment.
Le mérite, ensuite
Puis vient la guerre, et là le réseau ne sert plus.
Capitaine au 17ᵉ bataillon de chasseurs à pied, Adolphe d’Amade part pour l’Orient en 1854. Le 1ᵉʳ janvier 1855, « au camp sous Sébastopol », le général Dulac le nomme commissaire du gouvernement près le premier conseil de guerre de la 7ᵉ division. En février, il passe l’épreuve écrite du concours d’entrée à l’intendance « chez M. l’Intendant général de l’armée », devant Sébastopol.
Le 31 mars, il est reçu. La lettre qui le lui annonce ne lui parvient pas dans un bureau :
Cette lettre fut remise à M. d’Amade aux tranchées des attaques de droite, c’est-à-dire de la tour Malakoff, pendant le siège de Sébastopol, le 22 avril 1855.
L’intendance, ce métier mal aimé
L’intendance militaire n’a jamais eu bonne presse : elle nourrit, loge, transporte, paie — et l’on n’écrit pas de romans sur elle. Le recueil en donne pourtant une image précise et, par endroits, héroïque.
À Gallipoli, en 1855, l’intendant général le félicite pour son rapport sur la récolte de foin à Énos. En mars 1856, un incendie détruit les magasins du service des subsistances ; son supérieur le propose pour la Légion d’honneur « en raison de sa belle conduite pendant l’incendie ».
À Philippeville, pendant les épidémies de 1867 et 1868, il soigne les malades étrangers. Ce ne sont pas ses chefs qui le signalent, mais les consuls : l’agent consulaire d’Italie, puis le consul d’Espagne, chacun en rapport à son gouvernement. Il recevra pour cela la couronne d’Italie, puis la commanderie d’Isabelle-la-Catholique. Deux décorations étrangères obtenues par ceux qu’on a secourus : c’est rare, et cela ne s’achète pas.
La génération suivante : le concours
Trente ans plus tard, tout a changé. Pour Albert d’Amade, la carrière commence par des chiffres.
Bachelier ès sciences devant la faculté de Rennes le 18 avril 1874. Reçu à Saint-Cyr la même année : le ministre l’informe qu’il est « porté sous le n° 29 de la liste de classement ». Sur quatre cents.
La nouvelle fait le tour de la famille en quelques jours : le général commandant le Prytanée écrit, le préfet maritime de Lorient écrit, le proviseur du lycée écrit, l’oncle Danglade écrit de Libourne — « résultat inespéré et qui témoigne d’un passé d’élève hors ligne ».
On recommande encore, bien sûr : l’amiral Gicquel des Touches, ancien ministre de la Marine, suivra ce jeune homme pendant trente ans. Mais on ne recommande plus pour entrer : on recommande pour être bien placé une fois entré. La différence est considérable.
Quatre ans à Tien-Tsin
La dernière séquence du recueil est aussi la plus moderne. De 1887 à 1891, Albert d’Amade est attaché militaire à la légation de France en Chine. Le fonds conserve la matière brute d’une carrière diplomatique : télégrammes, ordres de mission, notes de service, brevets étrangers.
On y trouve un document que peu d’archives familiales possèdent : le brevet de l’ordre du Double-Dragon, délivré le 21 janvier 1891, où « le prince du premier rang Kong et ses collègues, les membres du Conseil impérial chinois des affaires étrangères » présentent un rapport au Trône. Puis un télégramme impérial en caractères chinois, transmis à Tien-Tsin : « Décret décoration reçu. Félicitations. »
Entre la lettre de 1840 où une tante fait le tour des bureaux de la rue Saint-Dominique, et le télégramme de 1891 expédié du Tsong-Li-Yamen, il y a cinquante ans et deux mondes. Le recueil les contient tous les deux, sans s’aviser qu’ils ne sont pas le même.